Les chroniques de Dépédix

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Le canapé à soixante mille francs

Il était une fois un couple rural qui, un dimanche où ils n’avaient rien à faire, ont décidé de répondre à l’une de ces invitations bien connues à la campagne. S’ils venaient voir l’exposition de canapés à la salle polyvalente du village, ils se verraient offrir un coffret de 12 couteaux « Laguiole ».

Jocelyne a insisté pour y aller, surtout que des « Laguiole » ce n’est pas rien, ils sont si beaux sur la photo. Gérard lui, plus dubitatif quant aux couteaux, n’a rien de mieux à faire, pas de match à regarder à la télé… et puis Drucker… bof. Les voila donc partis en ce dimanche ensoleillé de 1999, à bord de leur Renault 21 nevada.

A leur arrivée, un vendeur les accueille. Il porte un beau costume gris avec des rayures (un peu brillant comme ceux de Philippe Risoli), ses dents sont bien blanches, et ses mains sont si propres. Il est vachement impressionnant ce vendeur, pour Jocelyne et Gérard. D’habitude personne ne s’intéresse à eux et aucun vendeur ne s’en approche. Il faut dire que Gérard, la dernière fois qu’il a mis un costume, lui, c’était pour son mariage… et puis pour ce qui est des dents blanches et des mains propres… Très impressionnant ce vendeur, donc, et séduisant !!! Jocelyne le regarde avec de grands yeux alors qu’il leur présente et leur vante les canapés exposés, les fauteuils, les matelas et les lits.

Après quelques minutes de présentation rapide, le regard de Jocelyne est attiré vers un beau canapé au centre de la salle des fêtes. Un grand canapé trois places, le genre qu’on voit dans les châteaux ou dans les manoirs (se dit-elle), en cuir orange, avec du bois apparent et des petites franges dorées.  En plus du canapé, un beau fauteuil assorti, -ce serait si bien pour gérard, lui qui a souvent mal au dos… et puis dans le salon, ça serait si joli, les voisins et les amis nous envieraient tellement…-  Jocelyne s’approche alors pour voir le prix mais… c’est surprenant ça ! il n’y a pas d’étiquette…

Mais le vendeur, bien aguerri à sa méthode, a alors décidé de ferrer sa proie. Il laisse Gérard avachi dans un fauteuil relax et s’approche de Jocelyne : « Il est beau hein !!! L’Elysée nous a commandé le même salon pour monsieur Chirac ». Jocelyne, impressionnée, ouvre alors de grands yeux et rétorque : « Le président ! et bien je comprend pourquoi vous n’affichez pas les prix. pfiou… » Le vendeur lui répond alors « ah non, nous n’affichons jamais les prix, parce que voyez vous, les prix sont faits pour être réduits… ce salon, là ne vaut pas si cher que vous le pensez, venez avec moi je vais vous expliquer ».

Le vendeur fait alors venir Jocelyne jusqu’à son bureau placé au fond de la salle des fêtes, et la fait asseoir. Pour la mettre à l’aise, il lui offre un café, parle du temps qu’il fait, puis en vient au fait. Et pendant un quart d’heure, Jocelyne, subjuguée et séduite par ce beau quadragénaire, l’écoute et se laisse bercer par sa voix légèrement éraillée. A la fin de son discours, Jocelyne pourrait le suivre au bout du monde. son discours ? elle n’en a pas compris la moitié, tout ce qu’elle en a retenu c’est que le canapé coute près de quatre vingt mile francs… vous imaginez quatre vingt mille francs !!! plus que ce qu’elle ne gagne en un an avec les ménages qu’elle fait…

Heureuse d’avoir pu rêver un instant, (elle sait bien que ce serait hors de propos d’acheter un tel canapé), elle commence à se lever. Le vendeur la prie alors de se rasseoir et commence son « baratin », il vient aux faits, un discours rôdé, fins de séries, défauts, surstocks, liquidations… « le prix de quatre vingt mille francs est le prix public, vous comprenez »… « ce n’est pas le prix d’achat, c’est le prix de vente ! voyez la nuance »… alors qu’il sent que Jocelyne commence à être intéressée. Gérard l’a rejoint d’ailleurs. Il ne comprend pas tout, il a l’impression que Jocelyne veut acheter un canapé… lui qui croyait qu’ils étaient venus pour les couteaux… Et puis il a l’air sympa ce vendeur après tout, il leur a parlé d’une remise jusqu’à soixante pour cent…

Le vendeur s’est éclipsé d’ailleurs, un autre monsieur est venu les voir. Il est plus impressionnant ce monsieur d’ailleurs, plus grand, avec une voix grave. Il est tout aussi élégant, plus encore, même. On dirait qu’il a un costume sur mesure… Ce monsieur se présente comme le patron. C’est la première fois qu’un « patron » s’occupe d’eux et Gérard et Jocelyne sont vraiment impressionnés. Ils ont l’impression d’être des gens importants… Le monsieur leur explique que oui, le salon « président », (orange avec des petites franges), vaut quatre vingt mille francs mais que, exceptionnellement, et comme ils sont intéressés et qu’ils sont venus avant quinze heures, ils peuvent avoir une remise de soixante cinq pour cent. Vingt huit mille francs !!! le prix du canapé arrive à vingt huit mille francs… Jocelyne est émerveillée par tant d’égards et d’avantages, Gérard, lui est plus sceptique c’est trop beau pour être vrai…

Le monsieur les rassure et leur garantit que tout est vrai, mais reste un problème de taille : vingt huit mille francs est une belle somme… Gérard est intérimaire, il ne travaille que de temps en temps, Jocelyne elle, avec ses ménages, ne gagne que quelques centaines de francs chaque semaine… Ils ne disposent pas de vingt huit mille francs et en informent le monsieur. Celui ci leur dit alors « mais ce n’est pas grave, vous savez. Très peu de gens ont les moyens de s’acheter un aussi beau salon. Nous pouvons nous charger de vous avoir un crédit nous travaillons avec une grosse société, une grosse banque, qui vous permettra d’acheter le canapé tout de suite et de ne payer que deux ou trois cent francs par mois…

Jocelyne est séduite. Gérard lui n’aime pas les crédits. Mais bon, après tout. Ils ne se font jamais plaisir, jamais de vacances… et puis elle a raison Jocelyne, il est beau ce fauteuil, et puis il a l’air si confortable. Allez c’est d’accord.

« vous avez pris la bonne décision ! Gérard. Je peux vous appeler Gérard, mon ami ? Je vous laisse entre les mains de ma secrétaire, elle va se charger des contrats… »

Et voila notre couple qui s’en repart de cette visite avec un contrat (signé), à bord de leur bétaillère, à « commencer » à penser et comprendre qu’ils venaient de dépenser trois mois de salaire qu’ils n’avaient pas… et dans l’histoire, ils ont même oublié leurs couteaux à la salle des fêtes…

Le soir même, leur salon leur était livré. Gratuitement, même, les livreurs ont emporté l’ancien salon, celui de la mémée qui datait des années soixante, plein de poussière et de puces.

Le week end suivant, Jessica (la fille de Jocelyne et Gérard) vient leur rendre visite. Elle voit alors le canapé orange, et ne peut s’empêcher de pousser un cri d’admiration, devant une telle merveille. Jocelyne est heureuse ! Son canapé est encore plus beau dans son salon que dans la salle polyvalente. Il trône devant la télé, elle y a mis des petits naperons et des coussins. Quand elle s’asseoit dedans, le soir en regardant les infos, elle à l’impression d’être un peu Bernadette Chirac, et elle rêve….

Nous sommes en 2006. Le canapé à sept ans. Il a perdu sa belle couleur orange, les petites franges sont ternies et ne sont plus dorées. Le cuir (trop fin) n’a pas résisté aux griffes des chats. L’un des pieds du fauteuil est cassé, Gérard l’a réparé avec une cale en sapin, il est un peu bancal mais tant pis.

Aujourd’hui, l’huissier est venu les voir, au sujet du canapé. En effet, l’été dernier Jocelyne a eu un accident vasculaire cérébral, elle a passé quelques mois à l’hôpital, elle n’a pas travaillé et puis la sécu a trainé, pour les remboursements.

Quand ils avaient acheté le canapé, la secrétaire leur avait dit que ça ne servait à rien cette case là « assurance maladie, décès, invalidité », et puis ça coutait presque vingt francs par mois.

Du fait de cet accident, les finances du couple étaient au rouge (Gérard a commencé à boire, il travaille de moins en moins), les prélèvements du canapé ne sont pas passés.

« Déchéance du terme »… « Exigibilité immédiate »… Jocelyne et Gérard ne comprennent pas les mots de l’huissier. Ils ne comprennent pas pourquoi ils doivent encore trente deux mille francs… alors qu’ils ont déjà payé sept ans du crédit. Il ne devrait plus rester qu’un peu moins de la moitié, dix mille francs… douze tout au plus…

L’huissier leur a parlé des intérêts. Dix sept pour cent par an ! qu’ils ont signé le contrat… que les intérêts ont couru et que sur les sept ans, ils n’ont remboursé que six à sept mille francs sur le canapé, le reste ce n’était que des intérêts…

Ils ne comprennent pas pourquoi un canapé à vingt huit mille francs leur couterait presque soixante mille francs en tout… Ils ne comprennent pas le rapport entre la durée du crédit (10 ans), et le coût du crédit… Le vendeur avait dit vingt huit mille francs… pas soixante mille…

De toutes façons, le vendeur était si beau, le grand monsieur avait une telle prestance, et la secrétaire était si gentille… eux ils avaient dit la vérité ! c’est obligé …!

L’huissier, lui, il n’est pas aussi gentil, il leur reprocherait presque de s’être acheté ce canapé…

C’est lui qui est un menteur et un voleur !!! c’est obligé !

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